Le 4 août, Zalando a publié une croissance de 20,8 %. Son action a chuté de 13 % dès l’annonce.
Les deux chiffres sont exacts. Et c’est toute l’histoire.
Deux chiffres dans la même publication
Le chiffre d’affaires du deuxième trimestre 2026 atteint 3,4 milliards d’euros, en hausse de 20,8 %. Le volume d’affaires progresse dans les mêmes proportions, à 4,9 milliards. Dans un marché européen de la mode atone, la performance a de quoi impressionner.
Sauf qu’un autre chiffre figure dans la même publication. Une fois neutralisé l’effet de l’acquisition d’ABOUT YOU, la croissance pro-forma du groupe ressort à 1,1 %.
Le marché a fait le calcul en quelques heures.
Et ce n’est pas un accident de trimestre. Au premier trimestre 2026, Zalando affichait déjà 23,8 % de croissance publiée pour 3,4 % en pro-forma. Le schéma se répète, et l’écart se creuse : de sept fois à près de vingt fois en un trimestre.
D’autres indicateurs vont dans le même sens. La marge d’EBIT ajusté recule de 6,5 % à 6 %. Le résultat net passe de 96,6 à 73,8 millions d’euros. Et le groupe a resserré ses perspectives annuelles vers la moitié basse de sa fourchette.
L’acquisition n’est pas l’erreur
Soyons justes, car le raccourci serait facile.
Racheter ABOUT YOU n’est pas une faute stratégique. Zalando y gagne une audience plus jeune, une exposition renforcée en Europe de l’Est, et des synergies que le groupe estime à 40 millions d’euros sur l’année. L’opération a du sens dans un marché en consolidation.
Le groupe construit d’ailleurs bien autre chose qu’un empilement de volumes. Logistique, services B2B, retail media, intelligence artificielle appliquée au catalogue et à la recommandation : Zalando cherche à devenir une infrastructure du commerce de mode européen, pas seulement un distributeur en ligne. C’est une stratégie cohérente, et probablement la bonne face à la pression simultanée de Shein, Temu et Amazon Fashion.
L’erreur est ailleurs. Elle est dans ce qu’on choisit de mettre en avant.
Publier n’est pas mettre en avant
On pourra objecter que Zalando n’a rien dissimulé. C’est vrai : le chiffre pro-forma figure dans la publication, le groupe le communique lui-même, et sa présentation est parfaitement conforme aux usages en année d’acquisition.
Mais publier une donnée et la mettre en avant sont deux choses différentes.
Quand le chiffre flatteur ouvre le communiqué et que le chiffre gênant apparaît trois lignes plus bas, on n’a pas gagné du temps. On a simplement choisi qui ferait le calcul à sa place. En l’occurrence, les analystes, en quelques heures, avec la sanction que l’on sait.
C’est un arbitrage de communication, pas un arbitrage comptable. Et il se paie.
Le vrai sujet dépasse Zalando
Ce mécanisme ne concerne pas que les groupes cotés.
Combien de comités de direction examinent chaque mois un chiffre d’affaires en progression sans jamais isoler ce qui relève d’une acquisition, de l’ouverture d’un nouveau canal, d’une campagne promotionnelle agressive ou d’un effet de périmètre ?
La question n’est pas théorique. Un chiffre d’affaires global en hausse peut parfaitement masquer une érosion du socle : des clients historiques qui achètent moins, un taux de réachat qui s’effrite, un coût d’acquisition qui grimpe. Tout cela reste invisible tant qu’on ne regarde que le total.
C’est exactement la même logique que celle qui pousse une enseigne à se réjouir de ventes incrémentales sur une marketplace sans mesurer les clients qu’elle n’aura jamais en direct. J’en parlais à propos de ce que coûte vraiment la visibilité sur Amazon : on mesure très bien ce qu’on gagne, beaucoup moins bien ce qu’on cède.
Trois indicateurs à isoler systématiquement
La croissance à périmètre constant. C’est le premier réflexe : retirer les acquisitions, les cessions, les ouvertures et fermetures. Ce qui reste est le seul chiffre qui parle de la performance réelle des équipes.
La contribution par canal. Une progression portée à 80 % par un canal nouveau ne dit rien de la santé des canaux historiques. Il faut décomposer avant de conclure.
La qualité de la croissance. Une hausse obtenue par la promotion, la publicité ou la remise n’a pas la même valeur qu’une hausse obtenue par le réachat et la recommandation. Le chiffre d’affaires ne fait pas la différence. La marge et le taux de réachat, si.
Ce que ce cas nous apprend
La croissance globale rassure. La croissance organique révèle.
Le premier chiffre sert à raconter une histoire. Le second sert à décider. Les confondre, c’est piloter avec le mauvais tableau de bord, et découvrir le problème quand il est trop tard pour le corriger sans douleur.
Racheter un concurrent fait grossir. Ça ne fait pas grandir.
Zalando a acheté de la croissance. Il lui reste à la produire.
FAQ - Les réponses aux questions
C’est la croissance recalculée comme si le périmètre de l’entreprise avait été identique sur les deux périodes comparées. Elle neutralise l’effet des acquisitions et des cessions, et mesure donc la performance réelle de l’activité existante.
Parce que les analystes ont retenu le chiffre pro-forma de 1,1 %, qui traduit un moteur organique presque à l’arrêt. Le marché valorise la croissance récurrente davantage que l’effet ponctuel d’une acquisition.
Rien ne permet de l’affirmer. Elle apporte une audience plus jeune, une présence renforcée en Europe de l’Est et des synergies estimées à 40 millions d’euros sur 2026. Le débat porte sur la communication autour des résultats, pas sur la pertinence de l’opération.
La croissance à périmètre constant, la contribution de chaque canal à la progression totale, et la qualité de cette croissance mesurée par la marge et le taux de réachat plutôt que par le seul chiffre d’affaires.
Non. Toute entreprise qui pilote sa performance sur un chiffre d’affaires global sans isoler les effets de périmètre, de canal ou de promotion s’expose au même angle mort, quelle que soit sa taille.
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